LE COIN DES CURIEUX

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Il y a quelques jours, sur le chemin de la crèche j’écoutais Marc Lavoine à la radio. Interviewé sur son actualité récente il déclarait en toute humilité vouloir vivre 100 ans, être très regardant de son hygiène de vie, car poussé par sa femme et ses enfants à vouloir renouveler son contrat actuel avec la vie, qui venait tout juste de souffler ses 50 bougies.

Ses mots étaient justes et touchants.

Au point de ne pas arriver à m’en défaire depuis, même si mon contrat avec la vie est plus proche du 35ème que du 50ème anniversaire. Cela étant, dans les yeux de Marie, Margaux et Marc-Antoine l’écho aux mots et sans doute aux maux de Marc Lavoine est terrible. 

J’ai toujours été très distant avec la mort, pas avec la vie. Je refusais d’y penser et me concentrais sur le présent, c’est à dire les vivants. Mais la paternité transforme. Elle transforme notre rapport à cette unité de mesure universelle, le temps. Pourquoi nos enfants grandissent-ils ? Pourquoi si vite ? Pourquoi ne pouvons-nous juste pas les garder ainsi, petits, sous notre protection, sans aucune préoccupation à leur transmettre ? Pourquoi devons-nous un jour partir et les abandonner ? Pourquoi grandir rime t-il invariablement avec mourir ?

Malheureusement il n’y a pas de juste réponse. Seule la philosophie compte. Montaigne l’a écrit il y a bien longtemps « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Paradoxalement cette assertion n’a rien de pessimiste, Montaigne est le philosophe de la joie de vivre. C’est en acceptant cette réalité qu’on s’en libère et qu’on peut commencer à vivre.
« Mouhai » Voilà ce que j’en pense. Intérieurement ça résonne autant qu’un biscuit contenant un papyrus plié dans un restaurant asiatique où serait inscrit « vous n’avez que deux vies et la seconde démarre quand vous comprenez que vous n’en avez qu’une »

J’ai donc décidé de me ranger du côté de Marc Lavoine. Je veux vivre 100 ans.
Dans ma tête j’enfile une doudoune sans manche rouge orangée, mes baskets se ferment automatiquement et la DeLorean passe les 88 miles par heure… 

Bienvenue en 2082, j’ai 100 ans.

Comme chaque matin je cherche mon smartphone car j’ai oublié que le concept est dépassé. Plus de tablette, plus de laptop, plus de montre, nous sommes revenus au calepin !

En entrant au capital de Moleskine en 2037, Larry et Sergei ont tout raflé. Ils sont à jamais les plus puissants. Profitant de la découverte d’un sable intelligent sur Mars, ils inventent un verre et un papier vivants, capables de prendre la taille et la rigidité souhaitées, en temps réel, grâce à un capteur biométrique non intrusif. Nos petits carnets deviennent alors à volonté des écrans de cinémas, des feuilles de brouillon, des livres, des lettres d'amour, des tables pour poser n’importe quoi. Votre vie entière enfin réellement dans une seule de vos poches. Les rêves d’écrans souples et rétractables de Samsung et Apple sont morts avec le décollage de la mission Mars 3. Et c’est toujours amusé que je dis à mon petit-fils « ha ça, c’est un iPhone 8s, je peux pas t’expliquer à quoi ça sert, imagine chéri, il faut utiliser une main entière pour s’en servir »

Mon café embaume la pièce et le petit déjeuner est prêt. Mon moleskine me récite mon menu du jour automatiquement composé grâce à l’analyse de mes besoins nutritifs pour les heures à venir. Les flexitariens ont gagné. Je me régale, prend une douche sans consommation d'eau car composée de récupération de l’humidité ambiante et je suis au bureau. Oui en 2082 je travaille encore mais mon entreprise vient à moi, sans me déplacer. Ils sont forts Moleskine. Toutes mes réunions sont fluides et presque monotones. Le Big Data a gagné. Je ne suis que très légèrement dérangé par la nouvelle variation sonore de mon carnet qui m’indique le menu de ce midi juste au moment où j’allais presque me dire « ha, il fait faim ».

Je suis off cette après-midi. Le libre choix du temps de travail a gagné. Je me concentre sur mon association de quartier qui fonctionne comme un think tank sur l’éco-responsabilité post énergie éolienne. Nos Moleskine synchronisés, toutes nos solutions s’avèrent efficaces dans n’importe quel schéma prédictif sur les 17 prochaines années. On sourit. On finit par faire une pétanque.

La soirée est douce. Ma fille me rend visite. Elle ne fait toujours pas ses 67 ans. Elle est toujours aussi belle, comme sa maman. Nous dînons tous les trois, c’est son Moleskine qui a pris la main sur le menu (elle sait mieux le paramétrer que nous). Elle nous donne des nouvelles de son grand-frère, qui s’apprête à inaugurer le premier vol touristique vers Mars avec notre arrière petit-fils. J’espère un jour y aller, mais tout en y pensant mon Moleskine affiche « non, statistiquement impossible » Car oui Siri est mort le jour où les connecteurs synaptiques ne sont alignés sur les protocoles RFID. Les réponses arrivent avant les questions maintenant. Darwin a toujours eu raison, nous évoluons.

J’étends mon Moleskine en mode « vieux journal des années 2018 » et je parcours quelques nouvelles du monde. Il va mieux, chaque jour un peu plus. Je me souviens alors de ce par quoi nous sommes passés et seul un titre de chanson résume tout : « l’amour et la violence ». Nous avons vaincus nos pires démons, c’est l’essentiel. Je me demande si je vivrais 200 ans, car je parcours un article qui m’explique que la personne qui vivra 250 ans est déjà née. Je repense alors au départ de mon père puis de ma mère et je me laisse aller dans cette nuit légèrement étoilée.

Lorsqu’un pleur de bébé déchire ce silence.
J’ouvre les yeux. Les klaxons marseillais s’énervent de me voir arrêté au feux vert, toujours immatriculé en 75. La pub a remplacé Marc Lavoine et mon iPhone vibre « vous êtes en retard à la crèche ».
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